Pouvoir et paradis ou comment manipuler les hommes
 par Ali Khedher

 

 

 

"Nul n'a vu le Paradis ni l'Enfer, ô mon cœur !
Nul ici qui de là-bas soit revenu, ô mon cœur !
Nos peurs, nos espoirs reposent sur…
Sur seulement des mots, une chose au loin, c'est sûr ô mon cœur !"
Omar Khayam (XIIe s.)(1)
 
Depuis le jour où l'idée du paradis est apparue, elle n'a jamais cessé de se renouveler et de s'adapter aux nouveaux rapports de force. Tous ceux qui ont recherché le pouvoir (religieux ou (et) politique) ont exploité l'idée du paradis pour manipuler l'homme et le transformer en partisan de leur projet. La réflexion et l'expérience, durant ces milliers d'années, n'ont pas réussi à sortir l'homme de sa naïveté. Sa peur éternelle de l'inconnu et son ignorance de la réalité constituent les éléments principaux de sa fuite et de son acceptation d'une croyance où le paradis devient la récompense promise en échange de la soumission. Mais quel est-il ce paradis pour lequel l'homme est prêt à se sacrifier ?
 
Avant d'essayer de répondre à cette question nous signalons que nous ne parlerons ici ni du thème du jugement dernier, qui occupe une place primordiale dans le Coran, ni des punitions des damnés, ni des descriptions de l'enfer, mais bien, et seulement, du paradis.
 
Selon Mircea Eliade : c'est le désir de se trouver toujours et sans efforts au cœur du monde de la réalité et de la sacralité, et en raccourci, le désir de dépasser d'une manière naturelle la condition humaine et de recouvrer la condition divine ; un chrétien dirait : la condition d'avant la chute(2).
 
Dans les livres religieux monothéistes, le paradis promis aux élus apparaît comme un lieu de paix et de sécurité, pourvu de toutes les richesses de la création, baignant dans un air infiniment limpide, favorisé toute l'année par une température égale et douce, pas de tempête ou d'orage, pas de grêle ou de glace hivernale, pas de sécheresse automnale, l'été ne fane pas les fleurs et les fruits viennent tous à maturité, c'est une terre fertile où coulent le miel et le lait, arrosée par une eau abondante, produisant toutes sortes de fruits comestibles d'une suprême douceur. Il est le séjour d'immortalité et le point de communication entre le Ciel et la Terre. C'est la demeure du dieu éternel.
 
En fait, le paradis monothéiste n'est pas original, il existe déjà dans les religions et civilisations de l'Orient ancien. Chez les Sumériens, par exemple, le mythe d'Enki (fin IIIe millénaire) commence par une description de la paix paradisiaque qui règne sur l'île de Dilmun (identifiée à l'île de Bahreïn), un Eden où règne la vie en sa plénitude, les maladies n'atteignent pas les hommes, le vieillissement n'existe pas et les animaux n'y luttent pas entre eux(3). L'idée de l'éternité et du monde organisé est ici le principe moteur de la pensée religieuse.Enki, seigneur de la cité, est le dieu de l'eau fraîche et de la sagesse. Son nom signifie ciel-terre(4). Il est l'ordonnateur du monde.A un moment donné, Enki et la déesse Ninmah, ivres de bière, le cœur en gaieté, par jeu et par défi, avaient créé l'homme et son destin(5).
 
Ainsi, le roi sumérien d'Uruk, Gilgamesh, cherche ce monde paradisiaque en tentant de dérober l'immortalité aux dieux ; le confort et la vie facile, il les possède déjà grâce à son pouvoir et ne veut pas les perdre, mais ce qui le préoccupe, lui, c'est le passage des êtres par l'épreuve de la mort. La notion d'immortalité est un élément important dans la constitution de l'idée de paradis.
 
Cette image de paradis est récurrente dans plusieurs civilisations. Chez les brahmanes en Inde, le paradêsha (en sanskrit) signifie la région suprême. Les Chaldéens parlaient d'un pardes originel d'où vient le mot paradis. Les mazdéens (en Perse) évoquaient un jardin clos où tout s'organisait autour du centre spirituel et auquel ils donnaient le nom de paridaïza, d'où dérive aussi bien le ferdows persan. En Chine, le paradis se présente comme l'île où vivent les immortels, ou bien comme la montagne de Kouen-len, où toute la création vit en paix(6).
 
Dans la Bible, on lit : Yahvé Dieu planta un jardin en Eden à l'Orient, et il y mit l'homme qu'il avait modelé. Yahvé Dieu fit pousser du sol toutes espèces d'arbres séduisants à voir et bons à manger, et l'arbre de vie au milieu du jardin, et l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Un fleuve sortait d'Eden pour arroser le jardin et de là il se divisait pour former quatre bras. Le premier s'appelle le Pishôn : il contourne tout le pays de Havila, où il y a l'or ; l'or de ce pays est pur et là se trouvent le bdellium et la pierre d'onyx. Le deuxième fleuve s'appelle le Gihôn : il contourne tout le pays de Kush. Le troisième fleuve s'appelle le Tigre : il coule à l'orient d'Assur. Le quatrième fleuve est l'Euphrate. Yahvé Dieu prit l'homme et l'établit dans le jardin d'Eden pour le cultiver et le garder. Et Yahvé Dieu fit à l'homme ce commandement : tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l'arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car, le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement(7).
 
Le paradis est donc représenté comme la demeure de Dieu et comme un lieu terrestre dont la végétation abondante est le fruit de l'activité céleste. C'est ce que la langue arabe résumera en utilisant un seul mot pour " jardin " et " paradis " : djenna. Dieu, le maître de ce jardin situé en Mésopotamie et en Perse, accorde à Adam tous les plaisirs de ce jardin d'Eden et la vie éternelle. Mais Dieu interdit à l'homme de toucher à l'arbre de la connaissance du bien et du mal, sinon il sera mortel. Adam y demeura donc pendant son état d'innocence mais en fut chassé après sa désobéissance à Dieu, lorsqu'il eut mangé du fruit de l'arbre interdit. On peut conclure qu'il n'y aucune relation d'amitié entre Dieu, le maître, le souverain, et Adam, le serviteur, mais plutôt des rapports de dépendance et de soumission. Quant à l'image du paradis, elle se résume à l'existence d'un monde caractérisé par sa paix, ses eaux et nourriture abondantes et la vie éternelle de ses habitants…
 
Cette image de jardin somptueux et de paradis majestueux ayant un printemps éternel et réservé pour les Elus réapparaît dans la religion musulmane sous le nom de Djenné, dans laquelle une journée de vie vaut mille journées terrestres. Elle est décrite comme suit :
 
Quatre fleuves coulent des montagnes de musc, entre des rives de perles et de rubis. Il y a quatre montagnes (Uhud, Sinaï, Liban, Hasid). Un cheval au galop mettrait cent années pour sortir de l'ombre du bananier. Une seule feuille du jujubier de la limite pourrait abriter toute la communauté des croyants. Musique merveilleuse, anges, élus, collines, arbres, oiseaux, tout concourt à créer une mélodie universelle, les délices paradisiaques. La plus merveilleuse mélodie est la voix de Dieu accueillant les Elus. Chaque vendredi, ceux-ci rendront au Très Haut une visite, sur son invitation. Les hommes, à la suite du Prophète, les femmes à la suite de sa fille Fatima, traversent les cieux, passent par la Ka'ba céleste, entourée d'anges en prière, s'approchent de la Table gardée où le Qalam écrit les Décrets divins ; le Voile de Lumière se Lève, et Dieu apparaît à Ses hôtes comme la lune en son plein. De plus, l'entrée de la Djenné a huit portes. Chaque étage paradisiaque a cent degrés. L'étage le plus élevé est au septième ciel. Selon un hadith célèbre, la clef ouvrant ces portes a trois dents : la proclamation de l'Unicité divine (Tawhid), l'obéissance à Dieu, l'abstention de tout acte illicite(8).
 
Donc, par rapport à la vision ancienne mésopotamienne et à celle de la Bible, la Djenné musulmane se trouve étendue à une grande partie du Proche-Orient. Son image, jusque là, ne se différencie des autres que par quelques variations. Dans le Coran et avec un style littéraire bien étudié, on lit : Voici la description du Paradis qui a été promis aux pieux : il y aura là des ruisseaux d'une eau jamais malodorante, et des ruisseaux d'un lait au goût inaltérable, et des ruisseaux d'un vin délicieux à boire, ainsi que des ruisseaux d'un miel purifié. Et il y a là, pour eux, des fruits de toutes sortes, ainsi qu'un pardon de la part de leur seigneur. Ceux-là seront-ils pareils à ceux qui leur déchirent les entrailles ?(9). Et ailleurs : Les pieux seront dans des jardins et dans des délices, se réjouissant de ce que leur Seigneur leur aura donné, et leur Seigneur les aura protégés du châtiment de la Fournaise. En récompense de ce que vous faisiez, mangez et buvez en tout sérénité(10).
 
Donc, Allah permet à ses élus de boire du vin dans le paradis. Pourtant, il l'a interdit dans le monde réel(11). D'ailleurs, pour décrire le splendeur de la Djenné, l'emploi d'un style littéraire avec des images d'une grande imagination qui émeuvent le cœur permet de transformer le rêve de l'homme simple du désert, dépourvu de tout, en scène poétique où le temps se fond dans l'espace. L'objectif est évident : séduire ce malheureux bédouin qui cherche désespérément la paix, la fraîcheur, l'eau douce et la nourriture.
On peut aller plus loin dans la lecture pour voir ce que le Coran a ajouté comme représentations à l'image du paradis par rapport aux visions sumérienne, juive et autres. Voici un autre extrait du livre sacré musulman :
 
Les premiers (à suivre les ordres d'Allah sur la terre) ce sont eux qui seront les premiers (dans l'au-delà). Ce sont ceux-là les plus rapprochés d'Allah, dans les jardins des délices, une multitude d'élus parmi les premières (générations), et un petit nombre parmi les dernières (générations), sur des lits ornés d'or et de pierreries, s'y accoudant et se faisant face. Parmi eux circuleront des garçons éternellement jeunes, avec des coupes, des aiguières et un verre rempli d'une liqueur de source, qui ne leur provoquera ni maux de tête ni étourdissement ; et des fruits de leur choix, et toute chair d'oiseau qu'ils désireront. Et ils auront des houris aux yeux grands et beaux, pareilles à des perles en coquille, en récompense pour ce qu'ils faisaient. Ils n'y entendront ni futilité ni blasphème ; mais seulement les propos Paix, Paix. Et les gens de la droite ; que sont les gens de la droite ? (Ils seront parmi) des jujubiers sans épines, et parmi des bananiers aux régimes fournis, dans une ombre étendue (près) d'une eau coulant continuellement, et des fruits abondants ni interrompus ni défendus, sur des lits surélevés. C'est Nous qui les avons créées à la perfection, et Nous les avons faites vierges, gracieuses, toutes de même âge, pour les gens de la droite(12).
 
En plus des délices paradisiaques déjà connues, Allah inclut dans son paradis réservé aux vertueux musulmans les joies du sexe : Pour les pieux ce sera une réussite : jardins et vignes, et des belles aux seins arrondis, d'une égale jeunesse, et coupes débordantes(13). Autrement dit, Dieu offre aux élus comme compensation pour leur soumission et l'exécution de ses ordres des jolies filles (des houris) aux grands yeux noirs et aux seins arrondis qu'avant eux aucun homme ou djinn n'aura déflorées, et aussi des garçons à leur service, pareils à des perles bien conservées(14). Ces gens du Paradis seront, ce jour-là, dans une occupation qui les remplit de bonheur (15). Mais les " houris " et les beaux éphèbes au paradis sont-ils majeurs et consentants ? Trouvent-ils un plaisir égal à celui de leurs clients, les élus ? Les serviteurs, qui n'ont aucune chance de changer de condition puisque c'est pour l'éternité, sont-ils heureux de cette condition ? Dans ce paradis musulman les épouses pourront-elles avoir de nombreux amants ? Et les femmes privées d'hommes sur terre ?
 
Nous nous passerons de commentaires sur les détails de ces textes et renvoyons le lecteur consulter le Coran(16). Toutefois, nous nous poserons la question : pourquoi certains croient-ils au paradis ? Le monde moderne offre aux nantis bien mieux que l'architecture divine imaginée par nos ancêtres … Nos riches contemporains ont dépassés tout l'imaginaire ancien. Les pays développés goûtent tous les fruits du monde, trouvent de l'eau au robinet (et même chaude pour se laver, comme le disait Elsa Triolet ,"c'est merveilleux l'eau chaude"). Nous avons des lits élevés, il existe des demeures prodigieuses, des jardins inouïs, des gens qui ne travaillent pas ou travaillent agréablement. Toute la classe dominante financièrement possède bien mieux que le paradis décrit, l'ennui en moins et la diversité en plus …
 
Que ce paradis soit après la mort la récompense d'une vie de stricte observance de la loi ou le fruit d'une conquête terrestre par les armes, ou la promesse de ce qui suivra les douleurs d'une révolution, le procédé est toujours le même, c'est : "obéis, fais ce qu'on te dis et tu seras heureux". C'est simple et efficace. Actuellement, il y a encore des millions et des millions de gens qui attendent de mourir pour commencer à vivre. Le paradis n'est pas une image désuète ou une façon de parler, c'est une croyance "à la lettre" qui se perpétue.
 
Pourquoi les pays riches, ou les puissants des pays pauvres sont-ils si " respectueux " de cette imagerie ? Eux qui ne respectent ni la pensée, ni la dignité, ni la vie ? Parce que justement, ce paradis qui n'existe qu'en fonction d'un " Enfer ", sur terre ou promis dans l'au-delà, est un modèle dont les privilégiés ne pourraient se passer. Qu'on réfléchisse bien à cela : le dogme déclare juste que certains soient bienheureux (les gens de la droite dans le Coran) et que certains soient horriblement maltraités, persécutés, torturés. Au nom de quoi ? De leurs service auprès des hommes ou de leurs manquements à leurs semblables ? Que non ! En fonction de leur acceptation de la loi du plus fort, de la croyance du moment, en fonction de leur bonne volonté à servir le pouvoir en place. Seuls, certains chrétiens, très récemment, s'efforcent de faire passer quelques notions humaines de fraternité, mais curieusement, chez ceux-là, la notion de " paradis " devient de plus en plus floue, la notion d'enfer de moins en moins à la mode.
 
Que l'on tourne les choses d'une façon ou d'une autre, l'idée que certains d'entre nous serons récompensés tandis que les autres iront griller est une idée si profondément ancrée au fond de nos " réflexes de vie " que la souffrance des autres, au présent, demeure acceptable. Quelque part, tout au fond de l'homme le plus humain, le plus engagé auprès de ses semblables, demeure la réaction confuse ou si peu avouée que s'ils sont pauvres, mis à mort, torturés, démunis de tout, privés de connaissance, c'est qu'ils n'ont pas su se débrouiller, ou qu'ils portent un défaut, une paresse, un vice, etc., en tous les cas qu'ils ont " péché " en une non observance de ce qu'ils devaient observer.
 
Vraiment, établir son bonheur sur la misère des autres est une conception légitimée par toutes les représentations paradisiaques. Il n'y a pas de miracle, la loi est la loi : tout paradis vit d'un enfer. Tout privilège se nourrit d'un manque.
 
"Ils disent tous : il y aurait, il y a même un enfer !
Blablabla ! Le cœur ne doit pas s'émouvoir !
Si tous ceux qui font l'amour et qui boivent sont de l'enfer,
Demain le Paradis, comme le creux de ma main, est désert"
Omar Khayam (17)
 
 
 
(1) Omar Khayam, Rubayat, trad. A. Robin, Gallimard/NRF, p. 15.
(2) Cité dans J. Chevalier et A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, R. Laffont, p. 729.
(3) Voir à ce propos Histoire des religions, La Pléiade, t. I, p.168.
(4) Voir G. Roux, Ancient Iraq, Penguin History, p. 89.
(5) Voir Dictionnaire des Civilisations de l'Orient ancien, Larousse, p. 166 et suivantes.
(6) Voir Encyclopédie des symboles, p. 505.
(7) Genèse 2, 8-17.
(8) Dictionnaire des symboles, p. 730-731.
(9) Le Coran, sourate 47 (Muhammad), verset 15 ; nous utilisons une traduction officielle saoudienne. 
(10) Sourate 52 Al Tur, versets 17, 18 et 19.
(11) Ô les croyants ! Le vin, le jeu de hasard, les pierres dressées, les flèches de divination ne sont qu'une abomination, œuvre du diable. Ecartez-vous en, afin que vous réussissiez. Le diable ne veut que jeter parmi vous, à travers le vin et le jeu de hasard, l'inimitié et la haine, et vous détourner d'invoquer Allah et de la Salat. Allez-vous donc y mettre fin ? Sourate 5 Al-Ma-idah (la Table servie), versets 90-91.
(12) Sourate 56 Al-Waqi'a (l'Evénement), versets 10-24.
(13) Sourate 78 An-Naba (la Nouvelle), versets 31 et 34.
(14) Sourate 52 Al Tur, verset 24.
(15) Sourate 36 Ya-Sïn, verset 55.
(16) Nous vous conseillons de lire aussi les versets qui précédent et qui suivent ceux évoqués dans l'article.
(17) Omar Khayam, op. cit., p. 14

Institut Européen de la Culture Arabe 2001