Contre l'oppression et pour le savoir : la Laïcité
 par Hawa Djabali

" Laïcité " est un mot très jeune dans l'histoire : que savons-nous de lui et que sait-il de nous ?
 
Il apparaît timidement dans la langue française vers le XIIIe siècle, en ébauche, dans le mot " laïcation " ; il s'agit d'une procédure juridique concernant un " lay ", c'est-à-dire un non-ecclésiastique. Au XVIe siècle, il est mentionné sous les formes de " laïcal ", par exemple dans l'expression " les dimes laycales ", soit les impôts demandés par un autre pouvoir que le pouvoir religieux : ce qui donne tout de suite à penser à la féodalité. On trouve une histoire d' " habillement laïcal " : pour humilier la dépouille d'un pape en place publique, on l'avait revêtu de ses ornements sacerdotaux, puis on les lui avait ôtés, le réduisant ainsi en " habillement laïcal ". Une organisation est définie de la sorte : " icelle archiconfrérie a le droit de s'incorporer personnages de toutes espèces, figure et profession, tant laycale qu'ecclésiastique et monacale ". Ici, le mot est clair, il s'agit de ceux qui n'appartiennent ni aux communautés religieuses ni au clergé. Au passage, notons encore l'expression " une justice laye " (celle qui n'est pas d'église). " Les papesses demeurent toujours layes et ne peuvent chanter la messe… " ; une nouvelle intention s'impose dans cette dernière phrase ! Il ne s'agit plus de l'opposition religieux - non religieux, mais bien de ceux qui peuvent ou non s'approcher du sacré. L'idée sera reprise plus tard, lorsqu'on donnera ses synonymes au mot " laïcisme " : on trouvera, avec l'idée de séculier, terrestre, profane (" qui échappe au sacré "), temporel.
 
En 1926, le dictionnaire Delagrave renvoie à " laïque " en précisant que " laïc " n'est plus en usage et en taisant la révolution française ; définition : " qui n'est pas ecclésiastique ". Chez Hachette, en 1858, dans le dictionnaire des synonymes, le mot n'existe pas ! On pourrait donc laisser tomber l'histoire des papesses si, dans le langage religieux chrétien, on ne le voyait réapparaître sous la forme de " laïcat ", qui signifie l'ensemble des chrétiens non-ecclésiastiques (les religieux au couvent étaient-ils compris ?). Donc, dans un premier temps, les mots enracinés de la même façon que " laïcal " se mouvaient dans un monde qu'on n'imaginait pas areligieux, mais différenciaient ceux qui approchaient le sacré, le savoir, le pouvoir et… les autres.
 
Le mot " laïcité ", tel qu'on le connaît aujourd'hui, naît au XIXe siècle, ainsi que " laïciser " et " laïcisation ". Au début du XXe siècle, on trouvera : " l'enseignement laïque ", " être en habits laïques ", des expressions comme " un laïque s'érigera en censeur des prêtres ", " les grands d'Espagne sont les seuls laïques assis aux chapelles ".
 
En 1983, en France, le Centre National de la Recherche Scientifique, dans son dictionnaire des langues des XIXe et XXe siècles, attribue une calme définition à la laïcité, qui est un substantif féminin qui signifie entre autres choses " impartialité, neutralité à l'égard de toutes les églises et de toute confession religieuse ", tandis que le mot " laïcisme " prend tout l'aspect militant : " Doctrine excluant la religion de toutes les institutions publiques " ; et encore, comme sortie directement des textes de la révolution de 89 : " Doctrine qui revendiquait pour les laïques le droit de gouverner l'Eglise " !
 
Le Robert des synonymes dit : " Laïcité : agnosticisme, neutralité, pluralisme, tolérance,… ". Idée reprise par le dictionnaire politique Larousse qui insiste sur le fait que la laïcité républicaine affirme la " neutralité " de l'école publique. Vraiment le mot est étrange, qui va de la plus grande agressivité à un laxisme qui prend racine dans l'ésotérisme historique ! Car ce fameux dictionnaire politique va plus loin : " Laïcité : principes selon lesquels les autorités publiques ne sauraient faire de discriminations entre citoyens en fonction de leurs opinions religieuses "… La laïcité est parfois entendue comme une obligation faite à l'Etat de favoriser, ou, du moins, de faciliter, sans distinction de religions, l'exercice du culte et l'expression des sentiments religieux des citoyens… On sent bien là que le patronat a apporté un peu d'air frais au sens du mot, s'étant depuis la révolution française bien largement rendu compte de l'aide que l'obéissance, la peur métaphysique, la famille sacralisée, etc., etc., pouvait lui apporter, et tenant également compte qu'il fallait un minimum de sédatifs à une immigration importée par la force des circonstances " économiques "…
 
La définition, de nos jours, se donne couramment ainsi : " Système qui exclut les églises de l'exercice du pouvoir politique ou administratif et, en particulier, de l'enseignement publique ". Il faut bien se rappeler, pour saisir toute la portée de cette définition, qu'il n'y a pas si longtemps, en Europe, l'Eglise tenait les registres des naissances et des décès et qu'aucun mariage n'était reconnu en-dehors d'elle (qu'elle soit protestante, catholique, voire orthodoxe).
 
Ce que nous retenons de cette promenade à travers les états du mot, c'est l'idée d'une rivalité de pouvoir. L'Eglise sacre les empereurs et les rois, baptise et assiste dans leur mort les seigneurs, possède des terres, des domaines, et politiquement, par ses représentants, s'efforce de joindre l'avoir au pouvoir, au nom de sa vérité, en faisant vivre les gens comme elle l'entend. Mais s'il est entendu que l'homme, en toute époque et en tout lieu, crée le divin pour représenter la somme effrayante de " ce qu'il ne sait pas ", également en tout temps et en tout lieu, il existe toujours des gens qui refusent de se soumettre aveuglement à l'organisation de cette " méconnaissance ".
 
Voilà pour la langue française ; mais du côté du monde arabe, que peut-on voir ? Le mot, comme en français, est assez jeune en arabe, mais le concept est très ancien. Ibn Rushd, qui traduisit des textes grecs et dont la pensée fut, à son tout, largement traduite tant par les juifs que les chrétiens, était d'accord que la philosophie devait concorder avec la religion, mais " les philosophes sont des prophètes qui s'adressent aux savants ; leur enseignement ne doit pas contredire celui des prophètes proprement dits qui se sont adressés au peuple. Si l'on trouve quelque texte dans un livre sacré qui semble contredire le résultat de la philosophie, on doit croire que ce texte a, au fond, un autre sens que le sens apparent et le chercher……. Les mythes, les images, doivent être admis par le peuple tels que la révélation les lui donne, mais le philosophe a le droit de dégager la pensée plus pure qu'ils renferment " (Encyc. de l'isl.). Cela revient-il à dire que la vérité de la raison se doit de remodeler la vérité de la religion ? Parce que certaines lois de la Charia ne correspondaient pas aux possibilités de la vie, il fallait donc que la raison, vienne au secours du présent ; idée qui fera bondir un chrétien comme Thomas d'Aquin qui soutenait que toute vérité était divine. Ibn Rushd met en évidence, très précocement dans notre histoire, un conflit entre croire et penser, en épargnant les non pensants mais en relativisant, de façon effrayante pour son époque, l'omniscience divine. Les gens du pouvoir n'étaient pas tous des philosophes… Le mot " älmaniya " (laïcité) s'impose en arabe après la révolution française. Comparant le mot arabe et le mot français, Samir Amin (économiste et sociologue arabe) dit qu'il n'y a pas de différence : en Occident, ce sont les églises contre le pouvoir politique, dans le monde arabe les khalifes ou muphtis contre le pouvoir politique… Hassen Hanafi et d'autres philosophes pensent qu'il y a une différence parce qu'en pays musulmans, les autorités religieuses sont séculières. Certes, un président peut exercer, aujourd'hui, un contrôle religieux et politique, ce qui rend l'usage du mot inutile, mais ces dernières années nous montrent, en Afrique du Nord et ailleurs, des pouvoirs qui tentent de s'organiser, soit économiquement, soit idéologiquement, sans l'aide des religieux. Il serait d'ailleurs temps de cesser l'hypocrisie de langage qui consiste à nier l'idée de clergé : est homme de religion, fait partie du clergé musulman tout homme qui perçoit un salaire ou des biens en espèces, en nature, et qui en vit, en contrepartie de l'enseignement de la religion ou de l'entretien des lieux de prière, à l'exclusion de tout autre travail. L'homme qui " travaille " qu ministère des affaires religieuses, le prosélyte payé par sa communauté et qui n'exerces pas d'autre activité pour pourvoir à son entretien et à celui de sa famille, sont cléricaux. D'après les textes coraniques, le muezzin rend service à la communauté en plus de ses occupations professionnelles, l'imam quitte son garage pour venir diriger la prière (et tous ces gens-là, bien sûr, ne peuvent pas chômer en vêtements immaculés et en pantoufles). A titre d'exemple, lors de l'érection du monument national algérien, deux tendances s'affrontaient : les uns voulaient qu'il porte une mosquée en son sommet, les autres la flamme du soldat inconnu et le souvenir des martyrs de la guerre de libération à sa base… Le pouvoir laïque l'a emporté.
 
Donc, dans une langue et dans l'autre, le mot n'a pas la même histoire, ni la même origine. Il y a trois ou quatre siècles, traiter, en langue française, quelqu'un de " layz " était une injure qui équivalait à " turc " ou " diable " ! Un pape, Grégoire, nous donne la teinte du mot : " Sont les livres de lays et simples gens qui n'ont la coingnoissance des sainctz esperitz… ", cependant que chez les Arabes, les intellectuels s'élèvent, tout en la reconnaissant fatale, contre la foi du charbonnier (pour utiliser une expression bien nordique) et vont jusqu'à imaginer la possibilité de penser parallèlement au pouvoir religieux.
 
C'est que venu du grec " laikos " (" du peuple "), le latin " laicus " s'oppose à " clericus ", " savant ", et qu'au contraire " älmaniya ", l'arabe, qui vient du mot sciences ou savoir, s'oppose, détenu par les savants, à ceux qui ne savent pas, c'est-à-dire le peuple… Voici de quoi méditer…
 
La bonne question, c'est de savoir si l'on peut être musulman et laïque, et c'est vraiment une bonne question dans la mesure où, à aucun moment, la langue arabe n'a eu la liberté de créer un mot aussi catégorique, aussi utilisable politiquement que le mot " laïcité " en français. Il faut garder à l'esprit que les chrétiens avaient construit, en Europe, un monde où la morale religieuse était aussi absolutiste, aussi sociale, aussi organisée que dans le monde musulman. Il est impossible de réfléchir sur des lieux communs : Sidna Aissa (Jésus) est un désobéissant, un homme de pensée, un humble, tendis que Sidna Mohamed est un victorieux, un stratège, un poète brillant, un homme de loi ; mais l'empereur romain qui devient, par ruse politique, chrétien, est plein de gloire et de superbe, et le philosophe arabe des siècles opulents sait se montrer humble et désobéissant… Laïciser : soustraire à l'action religieuse… Au fond, hormis le goût maladif du pouvoir, qu'est-ce qui dérange tant les religieux de tous bords lorsque d'aucun ne se plie pas à leur règle ? S'il assume, comme un grand garçon (ou une grande fille) qu'il ne trouvera ni enfer ni paradis, qu'il est prêt à se dissoudre, à être mangé en raisins ou en carottes par ses descendants ? S'il supporte l'idée de s'en aller en particules de soleil quand viendra le temps, s'il affirme que sa part d'éternité, c'est la pensée humaine qui jamais ne cesse et se transmet toujours. Pourquoi lui en vouloir ?
 
D'où vient cette agressivité que développent certains milieux religieux ? N'allons pas chercher les textes des livres " en religion, point de contrainte ", Jésus mangeant chez les mécréants, etc., etc. car fabriqués ou d'origine, d'autres textes les contrarient ; non, réfléchissons sur le concret ; prenons l'exemple d'un homme simple, immigré en Europe, originaire d'un autre continent et de tradition musulmane : voici un homme assez triste pour un pays gris assez triste. Il boit, se laisse un peu aller, ne prie jamais, pourtant il se sent " potentiellement ", dirons-nous, musulman. C'est que s'il prétend le contraire, d'une part il aura peut-être tort puisque aucune autre pensée ni conviction ne l'anime, et que, d'autre part, il pensera renier ses parents, se famille, ses ancêtres, son groupe, son identité, son image : il risque de se perdre ! Dans son désarroi, il peut se dire qu'il est mauvais, dans le péché, c'est, curieusement, une façon de se rassurer, de garder un ordre, un point de repère. Pour lui, toute régénération ne pourra s'effectuer qu'à l'intérieur de cet " ordre " ; repentir, vie pieuse et, pou se rattraper de ses erreurs passées, prosélytisme à outrance. Le problème ne se situe peut-être qu'à ce niveau, seulement à ce niveau… Reich parlait de " peste émotionnelle ", nous sommes, semble-t-il, en plein dedans ! Rester coûte que coûte " à l'intérieur ", se valoriser par l'interdit, le tabou, se sécuriser par la loi héréditaire, par le mythe, par la peur (oui, se sécuriser par la peur)… Mais a-t-il seulement peur du déséquilibre, de l'angoisse qui s'ensuivrait s'il pensait enfin sa vie, ou peur de l'autre ? De cet autre qui lui ressemble, des autres qui, pour ne pas douter eux-mêmes se font terroristes et punitifs ?
 
Il faut bien se dire que la définition la plus " récupérée ", parce que personne n'oserait dire vicieuse, du mot " laïcité ", qui fait loi en certains pays d'Europe, rejoignant un vieux fond d'indécrottable paternalisme, n'aide en rien cet homme à se conscientiser. Les slogans pourtant paraissent gentils : " le droit à la différence ", le respect de " leur " culture (même s'ils sont nés en Europe et rêvent du pays de leurs parents comme les petits Européens s'inventent un autre ailleurs…), " les valeurs inestimables des peuples qui sont restés vrais " (merci Rousseau, les bons sauvages te saluent) ! Etc., etc.
 
Il est à remarquer qu'un musulman " dur " préfère mettre ses enfants dans une école chrétienne, et que les chrétiens " très pratiquants " préfèrent avoir affaire à des religieux musulmans, qu'ils jugent un bornés, qu'à des gens " sans religion ".
 
En résumé, on peut percevoir les choses de cette façon : " Restez ce que vous êtes, ne nous remettez surtout pas en question, nous, gens civilisés (encore un mot sur lequel il faudra réfléchir), vous regardons avec indulgence…Mieux vaut le foulard que des femmes qui demanderont le droit de vote, et si possible, mieux vaut l'école ménagère (il ne faut pas brusquer les parents de la pauvre petite) qu'une intellectuelle qui se posera des questions et apprendra à parler en public ! Calmons-nous, calmons-nous ! ".
 
Et c'est vrai qu'on se calme : au cimetière des mots, on discute chaque jour, en tous les points du monde actuellement, pour savoir si c'est dans un linceul, avec deux pierres, ou dans un cercueil, avec poignées d'argent, qu'on doit mettre l'esprit de la " laïcité ".

Institut Européen de la Culture Arabe 1991