Musique de l'Ecole de Bagdad
par Ali Khedher

Après la fin de la guerre 1914-1918, un bref état des lieux montre que durant cette guerre mondiale, la donne a changé au Proche-Orient : l'Empire ottoman s'est écroulé, le Proche-Orient est démantelé et partagé par la Grande-Bretagne et la France, l'Irak est passé sous le contrôle britannique et une monarchie hachémite a été installée. Le choc est fort et brutal. Le milieu cultivé irakien commence alors à voir plus clairement l'état désastreux de son pays, de sa culture et de ses traditions face à un Europe moderne, forte, distinguée et dominante. En cette période des années 1920, les arts, sauf exceptions, se résument à l'artisanat. Quant à la musique, le maqâm est le seul genre resté vivant d'une musique savante rescapée depuis la destruction de Bagdad par les Mongols (al-maghoule) en 1258, le reste n'étant plus que musique de variété et populaire, paysanne ou citadine…
 
Comme réaction, des mouvements sociopolitiques adoptant les nouvelles pensées venant de l'Europe se constituent en vue de changer la situation dans tous les domaines, soit par les réformes, soit par la révolution. Au niveau littéraire, les poètes irakiens ont été les premiers a rejeter la forme classique et à créer ce qu'on a appelé la poésie libre (Al Sha'r al-Hor), devenue plus tard la nouvelle poésie arabe. Un travail de conscientisation et de rassemblement des populations avait commencé. Des manifestations qui revendiquaient les changements socio-économiques et la modernisation de la société s'organisaient partout. La pression populaire à l'égard de la monarchie hachémite et des gouverneurs britanniques devint grande. Parmi les revendications des masses émergeait celle d'avoir le droit à un enseignement moderne pour tous, c'est-à-dire d'ouvrir plus d'écoles, surtout primaires, et d'améliorer l'enseignement.
 
C'est durant ces années-là que quelques écoles modernes primaires et secondaires qui suivaient plus ou moins le système anglais se sont ouvertes dans les grands quartiers de Bagdad et dans d'autres villes irakiennes. Dans ces écoles, on avait besoin d'instituteurs et d'enseignants de toutes les formations : histoire, géographie, mathématiques, etc. Pour répondre à ce besoin, les autorités restructurèrent l'école de Youssef Pacha pour pouvoir former des instituteurs et des enseignants. En 1936, le Ministère de l'Education, à la demande de la monarchie hachémite, décida d'ouvrir une section musicale en cours du soir dans cette même école pour enseigner la musique aux futurs instituteurs. Le travail de préparation et administratif fut confié à Hanna Butrous (Mossoul 24/12/1896 - Bagdad 1958), musicien et enseignant qui a étudié à l'armée ottomane puis qui a continué les études tout seul. Au niveau artistique, contact fut pris avec Al-Chérif Muhyieddin Haydar, un homme très cultivé, bon connaisseur de l'histoire arabe, parent de la famille royale hachémite, de qui le père, Ali Haydar Pacha, était le prince de la Mecque sous la domination turque. Outre sa parenté avec la famille royale irakienne, Al-Chérif Muhyieddin semblait convenir particulièrement au projet.
 
Né à Istanbul en 1892, son père était un grand fonctionnaire de l'Etat ottoman et un amoureux de la musique et des arts plastiques. Des artistes comme Ali Re'fa, Raouf yekta Begh et Aref Begh fréquentaient sa maison pour de longues soirées de musique… C'est dans cette ambiance que Al-Chérif Muhyieddin a passé son enfance. A partir de l'âge de sept ans il commence à apprendre à jouer le oud à manche court et à quatorze ans, c'est le tour du violoncelle. Un an plus tard, il se met au piano et à l'harmonie. A dix-sept ans, il suit en même temps des études en droit et en littérature. En 1914, il accompagne son père qui obtient le poste de prince de la mecque. Mais suite à la défaite ottomane et à la prise de pouvoir en Arabie par la famille saoudienne, le prince Haydar retourne avec sa famille à Istanbul. Cependant, l'Empire ottoman effondré, un nouveau régime s'installe en Turquie. Ce changement ne réussit pas à tirer le nouvel Etat de la crise économique des années 20. Al-Chérif Muhyieddin décide alors de partir travailler pour aider ses parents. Il voyage donc en Europe et puis, en 1924, en Amérique et s'installe à New York, où il rencontre L. Godousky, Kreisler, Heiftz, Auer et étudie de manière approfondie le violoncelle chez B. Vashka. Pour survivre dans cette période (1924-1928), il trouve l'occasion de travailler dans certains bars nocturnes avec des formations de musiciens noirs qui abordent une nouvelle musique et qui commencent à percer. Mais à partir de 1928, il commence à donner des concerts de musique classique.
 
C'est à cette époque que Al-Chérif Muhyieddin a l'occasion de donner des concerts de luth solo. Il est important de signaler que c'était la première fois et depuis des siècles que la musique de luth solo, sans chant, réapparaissait. En 1934, notre musicien rentre en Turquie et présente au Théâtre Français à Istanbul un concert de luth solo qui rencontre un grand succès.
 
En 1936, Al-Chérif Muhyieddin quitte Istanbul et arrive à Bagdad sur invitation de ses cousins royaux pour créer la section musicale et y enseigner la musique. Riche de ses nombreuses expériences musicales, d'une réflexion nourrie en divers points du monde, le musicien est prêt : prêt à lancer un projet, prêt à développer une proposition originale, prêt à mettre sa vie au service d'un pays à l'aura culturelle prestigieuse dans l'histoire. L'enseignement est gratuit, la première équipe d'enseignants est composée de Muhyieddin, Butrous, Marco Cheggi (piano), Abdo Tabba'a (nay) ; cette année-là, des dizaines d'étudiants se sont inscrits pour suivre le cours de musique, parmi lesquels on peut citer les deux futurs grands luthistes Jamil Bashir et Salman Shukr. En 1938, les autorités donnent à Muhyieddin carte blanche : il transforme alors la section en école indépendante, qui prend le nom d'"Institut de Musique de Bagdad", dans lequel on étudie la musique occidentale et arabe. Il demande à certains grands professeurs turcs, européens et arabes, comme Ali Al-Derwich (Syrien d'Alep) pour le nay et le mouachah, et Nobar Melhasian (Turc) pour le qanoun de le rejoindre. Fort de son expérience, Muhyieddin prépare son programme d'enseignement du luth et participe à la préparation des programmes des autres instruments. Ces programmes consistent essentiellement à libérer les élèves de l musique vocale dominante dans le pays, à développer la composition de musique purement instrumentale et à s'ouvrir à la sensibilité contemporaine. C'était la première fois en Irak, et cela depuis des siècles, que les instruments prenaient la primauté sur le chant. Parmi les élèves de cette année-là apparaissaient deux noms qui vont jouer un rôle important : Ganim Haddad (violon et luth) et Munir Bashir (luth). L'institut fut le premier du genre dans le monde arabe.
 
Le projet de Al-Chérif Muhyieddin consistait, entre autres choses, à former des musiciens d'un bon niveau intellectuel, culturellement fondés. Pour cela, il fallut attendre jusqu'en 1940 que les autorités commencent à réfléchir au sujet d'autres disciplines artistiques. Il obtient l'accord pour son plan et il demande à trois artistes irakiens pionniers de se rallier à son équipe pour diriger deux nouvelles sections. Il s'agit de Haqqi Al-Shibli pour le théâtre, Faïq Hassan (peintre) et Jawad Salim (sculpteur) pour les arts plastiques. A partir de là, l'école devient "Institut des Beaux-Arts de Bagdad". Le contact et les discussions entre les futurs musiciens et élèves de ces nouvelles sections crée un climat où les découvertes réciproques participent à la formation des uns et des autres.
 
Bien que certains élèves de l'Institut, comme les frères Jamil et Munir Bashir, aient déjà une certaine connaissance musicale, leur première vraie expérience a commencé durant ces études : ils s'exercent à une technique inhabituelle pour eux dans le but de pouvoir jouer avec virtuosité de la musique instrumentale composée ; à cela s'ajoutent les cours de théorie et d'histoire ; de plus, le contact avec les élèves de la section de musique occidentale a créé une prise de conscience quant à l'importance de la technique en elle-même. Lorsque l'élève se retrouve seul en fin d'année scolaire à présenter son morceau, le public qui l'apprécie est composé de ses maîtres de musique occidentale, de tous les élèves dans les deux disciplines, des élèves en art plastique et des élèves en art dramatique : un public bien particulier devant lequel il ne fait pas bon déchoir ! Cela contribue évidemment à leur formation…
 
Durant les années 40, l'Institut des Beaux-Arts, à travers ses élèves et ses productions de concerts, pièce de théâtre et expositions, commence à exercer une influence culturelle grandissante dans la société irakienne. Les discussions artistiques et culturelles des élèves sortent du cadre de l'Institut vers les rues pour fusionner avec la discussion politique. C'est à partir de ce moment qu'on peut parler de l'apparition d'un mouvement culturel au niveau populaire couvrant les domaines de la poésie et de la musique. Des dizaines de jeunes poètes adoptent la nouvelle poésie et beaucoup de jeunes musiciens, traditionnels ou non, rejoignent le style de la nouvelle musique.
 
Cela a fait de l'Institut comme un centre intellectuel, ce qui lui a apporté énormément de publicité. Par conséquent, des centaines de jeunes des quatre coins du pays essaient de s'y inscrire pour suivre leurs études, mais on n'en accepte que quelques dizaines. Dans la section de musique arabe, le nombre d'élèves est plus que double par rapport aux années précédentes, ce qui a obligé le recteur à engager d'autres professeurs, surtout turcs. Parmi les nouveaux étudiants, nous retenons le nom de Salim Hussein qui nous intéresse dans le propos de cet article. Précisons bien que nous parlons uniquement de ceux qui pratiquent la musique arabe et plus précisément celle de l'orientation de Al-Chérif Muhyieddin.
 
En 1948, les autorités britanniques orchestrent une campagne de déportation de la communauté juive irakienne vers la Palestine : la chose est très mal vécue par la population, les partis politiques tentent de manifester, des centaines de juifs trouvent refuge et se cachent chez les musulmans, chrétiens, communistes, etc. Mais le mal est fait : presque tous les musiciens irakiens juifs sont déportés ; certains sont de grands noms. Tout de suite, un certain vide est ressenti culturellement. C'est alors que les jeunes diplômés (ou en cours d'étude) de l'Ecole, de bon talent et de savoir souvent supérieur à celui des musiciens traditionnels, prennent la place vide et sauvent la situation culturelle musicale, évitant ainsi la catastrophe, telle qu'elle eut lieu en d'autres pays arabes, en Algérie par exemple, au moment où le colonialisme agit pour démanteler la cohabitation des communautés confessionnelles.
 
Des groupes temporaires se forment pour présenter des concerts ou accompagner des chanteurs. D'autres commencent à travailler à la radio irakienne. Munir Bashir - il avait dix-huit ans - prend l'initiative de chercher les musiciens qui manquent à l'orchestre de la radio. Les amateurs découvrent la jeune génération, une nouvelle manière de faire de la musique. Ces jeunes vont faire vivre, loin des sirènes du commerce trivial aussi bien que de l'acculturation "coloniale" à la musique tonale occidentale, l'art de l'improvisation modale au oud sur les maqâm de la tradition savante irakienne.
 
Ils conjuguent le talent et la virtuosité et accordent autant d'importance à la composition qu'à l'improvisation. Dans cette même année, Al-Chérif Muhyieddin quitte Bagdad pour le poste de directeur du Conservatoire d'Istanbul. Les plus marquants de cette première génération sont : Jamil Bashir, Salman Shukr, Ghanim Haddad et Munir Bashir.
 
Jamil Bashir (Mossoul 1921 - Londres 27/9/1977) est le frère aîné de Munir Bashir. Leur père, Bashir Aziz, était luthiste et luthier très connu dans le pays. Son intérêt pour la musique a commencé dès son enfance, il écoutait beaucoup les disques de cette époque et s'inscrit dès la première année de l'ouverture de l'école. Elève de Bagdad pour le luth et de Sando Albo pour le violon, Jamil Bashir a été influencé aussi par Messoud Jamil (violoncelliste et professeur à l'Institut) avec lequel il a présenté beaucoup de concerts. A partir de la fin des années 40, il donne, avec son luth à six cordes tirées (la 6e corde a été ajoutée par Al-Chérif Muhyieddin, le luth traditionnel est à 5 cordes), ses premiers concerts de luth solo en suivant l'enseignement de son professeur.
 
Ses concerts sont structurels selon un schéma précis avec un langage musical nouveau selon lequel on fusionne des compostions et des improvisations afin d'enrichir le répertoire de l'instrument. En même temps, il utilise une technique distinguée et nouvelle qui se traduit par des mouvements du plectre à la fois descendants et ascendants et cela donne une sonorité riche et varie la dynamique du jeu. Un parfum de flamenco et de musique occidentale s'ajoute à son répertoire de musique traditionnelle et populaire d'Irak. Ainsi, le musicien ne se limite pas au plectre, les cinq doigts de la main gauche ne se limitent pas aux positions coutumières et ordinaires. De plus, il accorde son instrument d'une manière qui permet de tirer des sons plus aigus. Cette méthode allait révolutionner le luth et sa musique. Jamil Bashir devient le représentant le plus éminent de l'école de Bagdad.
 
L'autre grand nom de cette école est Salman Shukr (né en août 1920 à Bagdad). Il était le plus proche de Al-Chérif Muhyieddin et on peut dire même son fils spirituel (musical). Son maître lui consacrait, en particulier, et sous sa surveillance directe, deux à trois heures par jour de pratique de oud. La légèreté de mains de ce jeune musicien lui a donné la possibilité de jouer les compositions les plus difficiles avec une finesse extrême. Salman Shukr est le plus fidèle au répertoire et à la technique du maître. Sa musique se caractérise par un classicisme rigoureux. La musique populaire n'a pas de place chez lui. Ainsi, se études et ses recherches concernant la musique de l'époque abbasside (8e siècle) lui ont donné la possibilité de faire revivre cette musique à travers ses compositions. Sa musique commence alors à se présenter comme l'héritière de cette école abbasside et devenir l'une des deux tendances de l'école de Bagdad. En 1947, il devient lui-même professeur de oud et l'assistant de son maître.
 
Ghanim Haddad est la troisième grande figure de cette première génération. Il est né en 1925 dans un quartier populaire à Bagdad où avaient lieu les grandes soirées du chant religieux musulman, cela a exercé une grande influence sur lui. Il avait 14 ans lorsqu'il est entré à l'Institut des Beaux-Arts, section musicale. Au début, il a commencé à étudier le violon chez Sando Albo mais, suite à un accident au bras droit, il opte pour le luth chez Muhyieddin. Ghanim Haddad est connu plutôt pour son violon, bien qu'il soit un magnifique luthiste. En 1945, il finit ses études pour rejoindre l'orchestre de la radio irakienne et, en 1948, il participe avec d'autres musiciens aux concerts donnés pour les soldats irakiens en Palestine. En 1955, il devient l'un des professeurs de oud à l'Institut. Sa musique est une pratique d'un lyrisme séduisant dans un langage encoure tout imprégné des sentiments populaires ; c'est la même tendance que celle de Jamil Bashir. Munir Bashir (Mossoul 1927 - Amman 1997) est l'homme qui a établi définitivement la musique de l'école de Bagdad et l'a propagée dans le monde entier. Comme son frère, il a vécu dans une ambiance musicale familiale. Et dès son enfance, son père et son frère lui enseignent la musique. Ce fut le deuxième élève important de Al-Chérif. A la fin des années 40 et au début des années 50, il a travaillé comme professeur à l'Institut et fait partie de l'orchestre de la radio, et c'est à lui que l'on a confié la mission de chercher des musiciens pour enrichir cet orchestre. A partir de 1954, il commence à donner des concerts de luth solo et, au début des années 60, Munir quitte l'Irak pour le Liban puis la Hongrie. Au Liban, il fait la connaissance de Nizar Qabani, des frères Rahbani, de Feirouz et d'autres…
 
Mais c'est en Hongrie, durant ses études en "anthropologie musicale et de violoncelle", que sa musique de oud solo commence à prendre place au niveau international. C'est suite au grand succès de ses premiers concerts au milieu des années 1960 en Hongrie et à Paris que Munir fut invité dans la plupart des capitales européennes et villes américaines. Sa musique méditative répondait bien à la recherche de l'Europe des citoyens qui commence, en cette période des années 60, à découvrir ce qu'on appellera plus tard "la musique du monde". Munir Bashir est avant tout un merveilleux mélodiste, sa musique méditative n'est pas austère, elle est suave, très lyrique et dilatée d'une ornementation somptueuse, elle développe de souples volutes ou laisse s'échapper de sublimes envolées. Cette musique est ouverte à la sensibilité contemporaine et elle s'insère dans la démarche moderne.
 
Comme on vient de le voir, cette musique est créée pour être écoutée silencieusement et méditée et diffère sensiblement de celle qui est conçue pour être accompagnée par les voix des auditeurs. Elle possède un langage nouveau dont la technique avancée est le seul moyen d'interprétation. C'est à cette époque des années 40 que l'on a commencé à réfléchir à fabriquer des luths qui supportent la tension des cordes tirées aigues. Le luthier Muhamed Fadel a créé alors le oud à cordes tirées qu'on appelle en Irak oud sahib, et qui répond aux exigences techniques. La musique de l'école de Bagdad pour luth solo est née (re-née) donc, avec son raffinement extraordinaire. Vers les années 50, cette musique a atteint le sommet et commence à rayonner sur tout le monde arabe. Toutefois, son langage commence à gagner d'autres instruments, comme le qanoun. Salim Hussein, né en 1923 à Nasiyria et entré à l'Institut des Beaux-Arts, section musicale en 1946, ayant étudié le qanoun chez Nobar Melhassian, donnait à la fin des années 50 et pour la première fois, des concerts de qanoun solo à Bagdad et au Koweït. Pourtant, Salim Hussein n'était pas de même orientation que ses collègues. En 1956, le premier groupe musical qui pratique ce nouveau langage est fondé. Il était composé de Salman Shukr (oud), Salim Hussein (qanoun), Abdul Wahab Bilal (oud), Al-Hafez (alto), Tawfiq Abu Al-Temen (violon), Hussam Al-Chalabi (oud).
 
L'un des traits caractéristiques de ce groupe était l'élargissement de l'horizon musical de l'auditeur arabe pour y inclure l'héritage culturel du monde entier. Mais aussi le retour aux sources de la musique arabe d'Irak. Désormais, on peut de manière scientifique parler de l'établissement de la musique de l'école de Bagdad.

 

Institut Européen de la Culture Arabe 2002