Le Flamenco s’est dressé et il est entré en Europe par l’Andalousie

Par Ali Khedher

L'histoire commence à Bagdad au IXème siècle, lorsque l'élève d'Ishaq Al-Moussouli, surnommé Ziryab, quitte la capitale abbasside pour s'installer dans la plus prestigieuse cité du continent européen, Cordoue, amenant avec lui toute la tradition musicale arabe de l’époque. Accueilli par l'émir Abd Al-Rahman, il devient la personne ressource, le modèle et le repère de la vie culturelle et du savoir-vivre. Ce génie bouleverse totalement les habitudes et les valeurs, tant de la cour que du peuple de l'Andalousie.
 
C'est sans aucun doute Ziryab (dont le vrai nom est Abu Al-Hassan Ali ben Nafi, né en 789 à Moussel, au nord de l’Irak, et décédé à Cordoue en 857), musicien et poète de génie, qui a fondé, à Cordoue, la première école de musique en Europe. C’est lui qui a introduit le maqâm (chant classique de Bagdad) en Andalousie, et c'est lui qui est à l'origine de plusieurs genres musicaux, dont le chant andalou. Ainsi, pour pouvoir interpréter ces nouvelles musiques, il a créé plusieurs instruments, parmi lesquels la guitare, expression neuve d'un instrument nommé Ketharah en assyrien et Kithara en égyptien ancien, de la famille du luth moyen-oriental, qui trouve son origine en Mésopotamie, Irak actuel.

C’est vrai que les conditions politiques et socio-économiques (stabilité politique, tolérance et/ou intégration des différentes populations et prospérité économique) ont favorisé la montée de la culture mais c’est Ziryab qui a créé toutes les conditions artistiques nécessaires pour que l’Andalousie et surtout Cordoue devienne le haut lieu de la musique en Europe et ailleurs. C’est grâce à ses initiatives (ex. la création des écoles de musique, diffusion de la culture musicale, l’organisation des soirées musicales ou des concerts dans les grandes maisons et dans tous les coins de la ville, etc.) que l’intérêt pour la musique des Cordouans a été bien cultivé. La musique est devenue un élément de vie très populaire.

A cette époque, par ailleurs, l'Europe vivait l'indigence à tous les niveaux. La capitale de l'Andalousie, Cordoue, ville de trois cultures, se mit littéralement à "bouillir" de génie et de raffinement : le chant du maqam (irakien et perse), les expériences musicales byzantines (telles que "al urgana", l'orgue), les influences grecques, les chants d'Arabie, de Médine, les rythmes nord-africains, les chants religieux des Arabes juifs du Maghreb, de Sicile, arrivés en terre Andalouse avec l'occupation arabe, les chants religieux des Arabes chrétiens venus d'Orient et du Maghréb, chrétiens depuis l'invasion romaine de l'Afrique du Nord, les chants religieux des mystiques arabes musulmans, les attentes des Européens venus du Nord, qui étaient restés là et dont il fallait tenir compte, le tempérament des Ibères locaux, tout concourrait à la production des genres.

A ce moment, hautement culturel en Andalousie, la société cordouane au IXème siècle, bigarrée, se cherchait des expressions populaires dans lesquelles les dialectes pourraient se retrouver. En ces régions d'ébullition culturelle s'étaient installées, dans les environs des villes, des tribus venues de l'Inde, où elles étaient appelées - de même qu’en Inde, au Pakistan, en Afghanistan, en Perse et en Irak - Kawali. Ce mot est un dérivé de l'arabe Qa'el - قائل (un participe actif au singulier), qui signifie "celui qui est disant", du verbe Qala - قال (dire). En français, on les désigne comme Gitans (de l'arabe Chaitan - شيطان , qui veut dire "diable"). Ces tribus indiennes, riches de leur tradition culturelle d’origine et de leur passage par la Perse, le monde arabe et les dunes nord-africaines, ne se sont pas contentées de chanter les louanges de Dieu - et ce bien qu'elles aient également emprunté au Dhikr – ذِكر (récitation de la vie du prophète musulman) ainsi qu'au raga indien et au maqâm irakien : elles inventèrent peu à peu, en utilisant les instruments disponibles sur place, dont cette "Ketharah" en évolution, un genre où le chanteur parlait aux gens de leur propre destin. Il s'agissait de récits de vie, avec toutes les émotions contenues en elles, d'histoires parfois tragiques où l'amour, pourchassé par tous les rites, par tous les interdits religieux, victime et triomphant, entraînait les humains dans la danse de ses folles volutes. Un chant brûlant et orgueilleux dans lequel l'homme du commun existait en tant que héros et se racontait lui-même. Ces tribus, les Kawali ou Gitans, gardaient encore les traces des danses populaires indiennes, les larges jupes des danseuses, les rythmes imposés par les bracelets de chevilles, le piétinement qui faisait sonner ces chevillets. Ils étaient "diseurs de bonne aventure" (Faoualin - فوالين , en dialecte arabe irakien), commentaient les destins en prenant leurs auditeurs à témoins. Le verbe arabe qui caractérise la geste des Gitans se dit en arabe "Fa’ala - فألَ" qui signifie "dire la bonne aventure" ou "la propre histoire" c'est à dire l'histoire individuelle d'une personne, son passé, la prédiction de son futur. Le répertoire qui en découle parle des destins, de ce qui "survient" dans le désordre de l'Histoire et des peines.
 
D’où le terme « flamenco » qui s’est construit progressivement au IXème et au Xème siècles. Il est bel et bien le fruit du génie des Gitans et non pas l'œuvre des Flamands du XVIème siècle, comme le prétendent de façon étonnante certains dictionnaires… Car, contrairement à la définition donnée par ces dictionnaires selon lesquels le mot " flamenco " viendrait des mots "flamand" ou "flamme", c'est l'ajout du pronom à la deuxième personne du singulier ou du pluriel [ka - kum] précédé de la préposition d'origine ou d'attribution [min] (de toi, de vous, ou à toi, à vous) qui va donner, par glissement et simplification populaire : "Fa’ala min ka - فألَ منك ", flamenco, ce qu'on pourrait traduire par : "je te raconte ton (ou votre) histoire, à toi (à vous)". Il est d'ailleurs important de remarquer que le flamenco s'adresse directement aux auditeurs participants, qui interviennent traditionnellement par l'approbation, le battement des mains, la voix ou la danse dans le récit du soliste. Le sonore "Olé!" qui ponctue les moments forts du flamenco est l'exacte intervention arabe des auditeurs qui approuvent un vers ou un moment musical virtuose : "Allah!".
 
Musicalement parlant, le flamenco contient, et ce jusqu'à nos jours, le quart de ton chanté ; le quart de ton a disparu de la musique occidentale depuis le Moyen Âge mais il faisait et fait toujours partie de la musique arabe. La plupart des gammes du flamenco s'apparentent encore aux gammes arabes. Cette expression culturelle populaire s'épanouit au moment même ou l'Europe vivait une époque de stagnation après l'écroulement de l'Empire romain et restait confinée dans le chant religieux.
 
Dans cette magnifique expérience historique de mixité sociale et musicale, les musiciens arabes et andalous trouvaient leurs marques et leur parenté : le maqâm et le flamenco se fusionnent sans grande difficulté. Les musiciens talentueux vont très loin dans leurs recherches lyriques et sonores : des voix et les sons peuvent se superposer, des improvisations polytonales, des sons purs et complexes peuvent s’ajuster et susciter l'émotion.

Et pour conclure : fouiller un peu les langues anciennes, oser chercher et ranimer l’Histoire, savoir que les talents humains se sont croisés et recroisés au cours du temps, et tout complexe, toute rancœur raciste cessants, reconnaître que parfois nous nous sommes retrouvés dans la beauté, l’art vibrant d’un élan.

Publié dans le bulletin du Centre Culturel Arabe en 2006
De mise à jour (des ajouts) 2020