Les relations entre Arabes, Assyriens et Babyloniens au Ier millénaire av. J.-C.
par Ali Khedher

 

 

Nous n'allons pas aborder, dans cette petite recherche, toute l'histoire des Arabes dans la période qui précède l'ère chrétienne. Ainsi nous abstiendrons-nous d'évoquer les vagues migratoires qu'ont connu les nomades de la péninsule arabique à partir du IIIe millénaire av. J.-C., ces migrants qu'on a appelé Akkadiens, Phéniciens, Cananéens, Amorrites, Hébreux, Araméens, Chaldéens, etc., dont l'origine géographique est la même que celle des Arabes. Nous n'examinerons pas non plus les liens culturels qui unissent toutes ces populations, ni la confusion créée, pour des raisons purement politiques, par les idéologies extrémistes en ce qui regarde les Sémites. Nous nous limiterons uniquement aux relations entre Arabes d'une part, Assyriens(1) (période néo-assyrienne) et Babyloniens (période néo-babylonienne) d'autre part, au cours du Ier millénaire avant l'ère chrétienne.

Au préalable, il est important de rappeler brièvement les documents sources sur lesquels les historiens se basent pour écrire l'histoire des Arabes dans l'antiquité. Nous divisons ces documents en trois catégories, et cela selon leur importance scientifique :
- La première catégorie, qui est la plus importante, englobe les textes et les graffitis que la fouille et la recherche archéologiques ont découverts. Parmi ces documents il y a les tablettes écrites en cunéiforme provenant des différentes régions de la Mésopotamie, et ensuite des écrits arabes en divers dialectes. A cela s'ajoute le matériel archéologique : monuments, sculptures et autres objets des différents sites.
- La deuxième catégorie englobe les écrits des hommes de lettres, géographes et historiens grecs et romains parmi lesquels Eschyle (grec, 525-456 av. J.-C.), Hérodote (grec, 484-425 av. J.-C.), Strabon (grec, 57-24 ou 21 av. J.-C.), Aelius Gallus (romain, IIIe siècle av. J.-C.), Pline l'Ancien (romain, 23-79), Diodore de Sicile (grec, Ier siècle av. J.-C., vit du temps de César et d'Auguste), Flavius Josèphe (juif, citoyen romain de culture hellène, 37-vers 100), Ptolémée (égypto-grec, vers 90-vers 168), et d'autres. L'on recense en outre une série d'écrits dont les auteurs nous sont restés inconnus, comme « Le Périple de la Mer Erythrée ».
- La troisième catégorie est celle des livres des religions monothéistes, dont le contenu mélange les mythes, les croyances et des bribes d'histoire, pas toujours resituées exactement sur la ligne du temps, plus exactement des bribes de mémoire.

C'est au cours du Ier millénaire av. J.-C. que le mot « arabe » apparaît pour la première fois dans les textes. Des écrits assyriens, babyloniens, persans, araméens et hébreux évoquent la vie nomade des bédouins et leurs émirats des déserts.

Le texte le plus ancien mentionnant les Arabes vient de l'époque assyrienne, et plus précisément de l'époque du roi Salmanazar III (858-823 av. J.-C.). Les Annales racontent que pendant la sixième année de son règne, c'est-à-dire en 853 av. J.-C., ce roi remporta une victoire militaire écrasante contre une coalition dirigée par Biridri (connu dans la torah sous le nom de Ben Haddad), roi araméen de Damas. Cet événement s'explique comme suit : le roi de Damas se sentait menacé par l'expansion des Assyriens et leur intervention dans les affaires des petits royaumes et émirats en Syrie, Palestine et Arabie du Nord, et davantage encore suite à leur mainmise sur le royaume d'Alep, contraint de reconnaître leur autorité et de leur payer tribut. Il décida alors d'affronter les Assyriens et demanda leur soutien à tous les rois araméens (il y en avait douze) qui régnaient sur les villes syriennes, à Akhab, le roi d'Israël, aux princes phéniciens, et au roi Gindibou (ou Gindib) du royaume arabe du Qédar (2) (oasis de Duma/Dumat al-Djandal), dans le désert de l'Arabie du Nord. Ces derniers, craignant que l'appétit vorace des Assyriens ne finisse par les engloutir, acceptèrent de former une coalition. La bataille eut lieu à quelques kilomètres de Qarqar, au nord de la ville de Hamat, dans la partie septentrionale de la Syrie.

Les inscriptions épigraphiques et les annales du roi assyrien, qui décrivent le conflit et mettent à jour un certain nombre de détails concernant l'adversaire, différencient les Araméens (Ahlamû) des Arabes (3). Elles rapportent que le chef Gindibou, du pays d'Arba, avait aligné une force de mille combattants montés sur des dromadaires. Cette tribu, dont la puissance variait au gré des rapports de force avec ses voisins et le charisme de son chef, était organisée en une sorte d'émirat dans un désert nommé « Al-Badia », situé aux confins de l'Arabie et de la Syrie et adjacent au territoire assyrien (4). Les textes assyriens nomment les membres de la tribu « Arubu », « Aribi » ou « Arabi », c'est-à-dire Arabes (5). La traduction littérale de ces termes signifie « bédouins » (en arabe Al-Badou, sing. Al-Badouie), ou habitants d'Al-Badia. Il semble que ces dénominations désignaient exclusivement les bédouins organisés en émirat dirigés par Gindibou et ne concernaient pas les autres tribus de même origine géographique installées ailleurs (6). Le mot « Arabes » ne renvoyait donc pas à l'époque à la même réalité qu'aujourd'hui, s'attachant uniquement aux habitants du désert situé dans le nord de l'Arabie, entre l'Irak et la Syrie.

Avant de passer aux autres textes assyriens, il est important de souligner qu'Arabes et Assyriens n'ont jamais noué de relations très amicales, le conflit restant toujours latent. C'est la raison pour laquelle l'image des Arabes telle qu'elle se dégage des chroniques des rois assyriens est biaisée et partiale. Ces chroniques présentent les Arabes comme des brigands et des pillards refusant toute autorité. En revanche, d'autres textes, comme la correspondance et les documents privés, contribuent à dégager une vision plus pacifique de leurs relations avec les populations sédentaires. Ce genre de documentation commence à changer avec l'apparition des inscriptions rédigées en langues et dialectes proches de l'arabe et en écritures nord-arabiques (7).

Les « Arabes » apparaissent de nouveau dans les annales assyriennes suite à une révolte qui, en 744 av. J.-C., porte à la tête de l'empire un usurpateur : Tiglat-Phalasar III (8). Le nouveau souverain restaure l'autorité royale menacée par des conflits et des problèmes internes et externes, et professionnalise l'armée. Il bat l'Ourartou en Anatolie ainsi que les Araméens et leurs alliés, les Arabes, en Syrie. Il annexe Damas, soumet la plupart des royaumes de ces régions et ceint la couronne de Babylone. Tous les rois de Syrie, de Palestine et d'Anatolie du Sud sont contraints de lui payer tribut, de même que Zabibée, « reine du pays d'Aribi » ou plutôt grande prêtresse (kahina) de la confédération des Qédarites, alliée des Araméens, qui régnait sur l'oasis de Duma/Dumat al-Djandal (9), située dans le désert aux confins de l'Arabie et de la Syrie. En 732 av. J.-C., Tiglat-Phalasar désigne un chef arabe de la tribu d'Idiba'il (Adbéel dans la Bible) comme gouverneur du « Pays de Mussri » (Madian, autour du mont Sinaï) et l'installe à Gaza.

Quatre ans plus tard, une autre reine arabe, Samsi, régnant sur l'une des tribus madianites du nord du Hedjaz, prends les armes. Cette dernière, à la tête d'une coalition composée des tribus et émirats arabes englobant les cités de Mas'a (Massa dans la Bible) et Teima (ou Teyma), et les tribus de Saba (les Sabéens), Hajappa, Badana (dans l'oasis de Djandal), Hatti et Idiba'il, se joint aux éternels insoumis que sont les rois araméens de Syrie, ainsi que les rois de Tyr et d'Israël, pour combattre les Assyriens. Mais les rebelles sont défaits et Samsi s'enfuit au désert, un détachement assyrien aux trousses. Par la suite, la souveraine enverra aux Assyriens une délégation composée de plusieurs chefs de sa tribu, sous la direction d'un certain Yarba', en vue de négocier la paix ; au terme des pourparlers, Samsi acceptera de se rendre, à la condition expresse de voir confirmé son statut de reine sous tutelle assyrienne (10).

En 722, Sargon II accède au pouvoir. Poursuivant la politique expansionniste de ses prédécesseurs, il écrase les tribus qui lui causent des ennuis (Saba, Khayappa, de nouveau la reine Samsi, les Tamudi - les Thamûd dans le Coran - et les Marsimani dans la région d'Aqaba) et annexe Gaza. Les chroniques de Sargon mentionnent encore une reine arabe qui tenta de défier la puissance assyrienne, mais nous ne possédons d'autre information à son sujet que son nom : It'amra, du pays de Saba'a.

Les tablettes assyriennes rédigées sous Sennachérib (705-681 av. J.-C.), fils de Sargon II, font état de la menace que représentent une nouvelle fois les Arabes, ligués aux Babyloniens et à leur roi, Marduk-Appaliddina (11). Sennachérib, alors occupé à poursuivre d'autres insurgés en Elam (sud-ouest de l'Iran actuel), se trouve dans l'obligation de revenir sur ses pas pour contenir les Arabes au sud-ouest de l'empire (12). Il envoie une expédition contre leurs chefs, Khazâ'il (ou Hazael), roi « du pays d'Aribi », et Te'elkhunu, grande prêtresse des Qédarites. La révolte arabe est un échec et les chefs mutins prennent la fuite, mettant entre eux et les troupes assyriennes la protection du désert. Néanmoins, quelques temps plus tard, Te'elkhunu est arrêtée et déportée en Assyrie ; confisquées, les statues sacrées des Arabes, représentant leurs dieux, prennent le même chemin. Khazâ'il aura plus de chance : il réussira à trouver asile auprès du fils cadet de Sennachérib - et futur roi d'Assyrie -, Assarhaddon. L'accueillant avec bienveillance, Assarhaddon offrira à son hôte la belle Tabu'a, fille de la grande prêtresse Te'elkhunu, et le reconnaîtra comme chef de toute la tribu de Qedar, poste qu'il occupera jusqu'à sa mort en 675 av. J-C. Maintenu au pouvoir, Kha-zâ'il devra toutefois s'acquitter d'un lourd tribut envers Sen-nachérib.

Durant son règne, de 680 au 669 av. J.-C., Assarhaddon rencontre certaines difficultés à faire face à la dissidence de ses frères. Le fils de Khaza'il, Yata' (ou Yatha', ou encore Uaite'), l'aidera à l'emporter sur les renégats. En récompense de quoi Assarhaddon restituera aux Arabes les idoles saisies par son père et, à la mort de Khaza'il, apportera son soutien à Yata' dans la course à la succession. Il ne sera pourtant guère payé de gratitude, Yata' ne tardant pas à brandir à son tour l'étendard de la révolte. Défait, celui-ci se retire dans le désert, où les Assyriens le débusquent bientôt. Astreint à payer un important tribut, il est une nouvelle fois privé de ses images divines, qui sont envoyées à Ninive ; elles ne lui seront rendues que lorsqu'il acceptera de prêter allégeance au fils d'Assarhaddon, le roi Assourbanipal (669-627 av. J.-C.) (13). Il est intéressant de mentionner le rôle joué par Zakutu, mère d'Assarhaddon, dans l'ascension de ce dernier, et probablement dans le rapprochement sporadique avec les Arabes. Cette reine assyrienne, qui devint l'épouse de Sennachérib à un moment où ce dernier possédait sans doute déjà une autre épouse principale, était probablement d'origine araméenne. Son nom de naissance était Naqi'a - ce qui signifie « la pure », en araméen comme en arabe.

Comme nous venons de le voir, les Arabes dont il est question dans les annales assyriennes sont ceux qui habitent Al-Badia et avec lesquels les relations sont conflictuelles. Les documents administratifs et surtout commerciaux nous offrent un autre éclairage. Ceux-ci nous renseignent sur la politique commerciale de l'Etat et sur les échanges pratiqués par les marchands assyriens avec la basse Mésopotamie, l'Ouest iranien, l'Asie Mineure, la Syrie, etc., ainsi que sur leurs méthodes de calcul (14). Certains signalent des populations arabes qui, pour des raisons commerciales, préféraient composer avec les grandes puissances de l'époque. Ainsi des présents sont-ils envoyés par les habitants de Teima, oasis situé au nord-est de la région du Hedjaz, sur la route commerciale entre Yathrib (Médine) et Duma. De même, « après la destruction de Babylone par Sennachérib en 689 avant J.-C., le roi de Saba, nommé Karib'il, envoya des aromates et des pierres précieuses qui furent placés dans les fondations du temple du Nouvel An construit à Assur. » (15) Ce geste ne consacre pas pour autant une dépendance politique de l'Arabie du Sud vis-à-vis de l'Assyrie. Il s'agissait plutôt d'une sorte de taxe commerciale : « l'inscription de fondation de Sennachérib parle de nâmurtu, « cadeaux », qui étaient remis au cours de l'audience des monarques assyriens. (…) Ces « présents » ou plus exactement ces « tributs » ont certainement dû être versés comme une sorte de droit de passage pour la sécurité de la caravane. » (16) En effet, la route commerciale terrestre (route des caravanes) partant d'Oman en direction du nord et de la Méditerranée en passant par le Yémen et le Hedjaz, était sous contrôle des Arabes, mais la dernière partie de la route de l'encens vers le Nord était par moments placé sous contrôle assyrien.

A cette époque, la suprématie exercée par les Arabes sur le commerce de la région n'est pas nouvelle, elle remonte bien plus loin dans l'histoire. Car « les peuples de la péninsule arabique ont été les pionniers de la navigation dans l'océan Indien et l'élément dominant pour la partie occidentale du bassin. D'après les sources sumériennes, dès - 2000, le bois d'oeuvre était importé d'Inde à Megan (sans doute Oman). Une référence à des charpentiers de Megan indique que les navires y étaient construits à l'époque sumérienne. Donc les propriétaires et armateurs étaient sans doute les marchands arabes d'Oman. » (17)


Outre les métaux précieux, les vêtements teints de pourpre, les bois rares, les épices, les armes et autres denrées acheminés d'Inde par mer et qui transitaient ensuite par les caravanes arabes vers l'Assyrie, l'Egypte et d'autres pays de la Méditerranée, l'encens et la myrrhe, produits en Arabie méridionale, faisaient l'objet d'un intense trafic. Le commerce de l'encens s'est développé vers le VIIIe s. av. J.-C. Il semble que la route des caravanes de l'encens dans le Nord était sous contrôle de la confédération des Qédarites, et plus tard sous celui des Nabatéens. Ce contrôle ou monopole déterminait la richesse des populations de la Péninsule. Les Sabéens, les Minéens, les Qatbanites, les Hadramites et les Awsanites, tirant profit de leur situation d'intermédiaires, fondèrent des Etats riches et puissants. Ptolémée (Géographie, VI, 7, 1) nomme leur région « Arabia Felix », l'Arabie Heureuse. Diodore de Sicile (Bibliothèque historique, II, 49) écrit : « Les Sabéens vivent en Arabie heureuse, (ils) ont tant de baume, de cassiers, de cannelle, de sang-dragon, d'encens, de myrrhe, de palmiers et d'autres plantes aromatiques que le pays tout entier est imprégné d'un parfum réellement divin. »

Cette activité marchande a engendré des contacts entre les populations des différentes régions de la péninsule arabique et celles de l'Assyrie, de l'Egypte et de la Méditerranée, donnant lieu du même coup à des échanges culturels très importants. D'ailleurs, elle a donné la possibilité aux tribus arabes, d'une part, de resserrer et de renforcer leurs liens entre elles (cela peut être considéré comme l'un des premiers éléments de l'unité), et, d'autre part, de participer à l'économie du monde antique et d'y prendre leur place.

Les chroniques assyriennes et néo-babylonienne (18) font de nouveau référence aux Arabes lors de la conquête de l'Egypte, à partir de 679 et surtout en 673 av. J.-C. Assarhaddon se pose alors en « libérateur » des Egyptiens face à la XXVe dynastie, d'origine nubienne. En 673, il se lance à la conquête de ce pays, mais freine devant le Sinaï, vaste étendue désertique dans laquelle il hésite à aventurer ses troupes. Il sollicite alors l'aide des tribus arabes de l'Ouest, celles qui habitent au nord de la mer Rouge, en Palestine et en Jordanie (parmi elles se trouve probablement celle qui fondera plus tard le royaume nabatéen). Elles lui procurent des auxiliaires qui connaissent parfaitement le terrain et un nombre appréciable de chameaux. En quinze jours, l'armée assyrienne remonte jusqu'à Memphis, dans le delta ; le pharaon Taharqa se sauve vers le Sud, mais sa famille est faite prisonnière. La conquête sera toutefois de courte durée : à peine les régiments assyriens se sont-ils retirés que Taharqa reprend le pouvoir. En route pour une nouvelle expédition vers l'Egypte, en 669, Assarhaddon, trouve la mort à Harran.

Pour l'époque qui nous intéresse, c'est sous le règne d'Assourbanipal, dernier grand roi de l'Assyrie, que les informations relatives aux Arabes sont les plus abondantes. La bibliothèque du palais de ce monarque contient plus de 30 000 textes. Mais, en raison des menaces de guerre venant des peuples de l'est et du sud-est de l'empire, ces archives officielles s'interrompent à partir de 639. Pendant cette période, le terme « arabe » dans les textes assyriens commence à couvrir plus de populations, des tribus et des régions plus vastes qu'à l'époque de Salmanazar III.

A l'origine, Assourbanipal n'était pas très populaire, ni auprès des membres de la cour ni auprès des prêtres. Cependant, grâce à sa grand-mère Naqia-Zakutu, il réussit, dès 672, à passer des accords avec les dirigeants assyriens, les membres de la famille royale et les souverains étrangers, afin de s'assurer leur soutien. Il accède au pouvoir en 669. Le souverain entame sa politique à l'égard des Arabes par une ouverture, en se réconciliant avec Yata', le chef de la confédération des Qédarites. Il conclut avec celui-ci un traité et lui rend ses statues divines. Le rapprochement fera long feu : en 652, Shamash-Shum-Ukin, roi de Babylone, se révolte contre son frère le roi assyrien, auquel il doit hommage, et conduit une vaste coalition incluant les Arabes du désert syrien sous la direction de Yata', les Phéniciens, les Philistins, les Judéens, les Chaldéens du sud de la Mésopotamie et les Elamites.

Yata' attaque les royaumes vassaux de l'empire en Jordanie et en Palestine. Mais l'absence de cohésion au sein d'une si vaste coalition sauve l'Assyrie de l'anéantissement. Battu, Yata' se réfugie chez Natnu, le roi des Nebayot, tribu arabe installée dans les environs de Teima (à ne pas confondre avec les Nabatéens) (19). Natnu le persuade de se livrer aux Assyriens, lui-même s'engageant à jurer allégeance à Assourbanipal (20). Yata' paiera cher sa traîtrise : il sera enfermé dans une cage à chien exposée à l'entrée de Ninive (21).

Babylone est prise en 648 après un siège de plus de deux ans ; l'Elam est dévasté en 647, et Suse, la capitale, rasée ; plusieurs expéditions sont entreprises contre les Arabes, qui sont défaits. Toutes ces guerres, et d'autres comme celles avec l'Egypte, ont épuisé l'empire et constituent le principal facteur de son effondrement prochain.

Entre 641 et 638, une deuxième « guerre arabe » se produit. La « coalition d’Atarsamain », regroupant différentes tribus Qédarites, mené par Abyata' (ou Abjata) et son frère Aimnu, se dresse contre la tutelle assyrienne. La ligue est vaincue mais Assourbanipal gracie Abyata et fait de lui le chef de tout Qédar, en remplacement de Yata', fils de Khazâ'il.

Après la mort d'Assourbanipal en 626, les conflits dynastiques reprennent. Parallèlement, le gouverneur de Babylone, appelé par la Bible Nabopolassar (Nabou-apla-ousour en babylonien), profitant de la situation, s'affranchit de la tutelle assyrienne. L'année suivante, en 625, il livre une grande bataille dans la région de Nippur contre Assouretililâni, le fils désigné par Assourbanipal pour lui succéder, qui sera tué dans la bataille. Fort de cette victoire, Nabopolassar entre dans Babylone et se fait proclamer roi de Chaldée, tandis que Sinshariskhun, le second fils d'Assourbanipal, hérite de l'Assyrie.

L'ère néo-babylonienne commence en Mésopotamie. Nabopolassar s'allie avec le roi des Mèdes, Cyaxare, et probablement d'autres, et s'empare de Ninive pendant l'été 612. Il poursuit la lutte contre les derniers souverains assyriens et prend Harran en 610-609. L'empire assyrien disparaît, le souverain chaldéen se pose en héritier du vaste empire qu'il a abattu.

Aucun document ne nous renseigne sur le rôle joué par les Arabes dans les événements qui ont mit fin à l'Assyrie et à l'établissement de l'empire néo-babylonien, mais il n'est pas improbable qu'ils aient ralliés le parti chaldéen.

Nabopolassar, vieillissant, enverra son fils, le futur Nabuchodonosor II (en babylonien Nabou-koudourri-ousour, 630-561) à la tête d'une armée pour annexer Karkemish (l'Europus des Romains) et ensuite affronter les Egyptiens près de Hama. Le 1er septembre 605, le fondateur de l'empire néo-babylonien meurt. Son fils, Nabuchodonosor (c'est le nom biblique) monte alors sur le trône. Chardin relève qu'« après avoir tenté une campagne contre l'Égypte en 601 qui se solda par un cuisant échec, [il] tenta de rétablir le moral de ses troupes par une série de raids contre des tribus arabes. Ces opérations eurent le double avantage de procurer aux soldats du butin et d'assurer les arrières de l'armée babylonienne en vue de la campagne contre le royaume de Juda. » (22) Après sa mort en 561, le déclin de l'empire s'amorce ; trois souverains se succèdent en l'espace de six ans, tandis que les Mèdes ne cessent d'agrandir leur royaume.

Le dernier souverain néo-babylonien, Nabou-na'id, (556-539), cité par les Grecs sous le nom de Nabonide, eut un règne complètement atypique. Il fut porté au pouvoir par le parti des prêtres conjurés soutenu par son fils Bêl-shar-oousour (son nom biblique est Balthazar), vraisemblablement favorables au dieu Sin, le dieu-lune des Arabes à cette époque (23) après la mise à mort du roi légitime Labâshi-Marduk, fils de Nériglissar. Très religieux, il est le fils d'un gouverneur araméen et d'une prêtresse du sanctuaire de Sin à Harran. Contrairement aux autres rois qui accordaient la prééminence à Marduk (le roi des dieux), il voue un culte tout particulier à Sin, culte qui lui sera reproché par ses ennemis après la chute de Babylone. Il fait restaurer le temple de ce dieu à Ur et commence à relever celui de Harran, détruit par les Mèdes. Suite à une campagne dans le nord de la péninsule arabique, il s'enfonce plus loin vers le sud ; plusieurs oasis tombent entre ses mains, dont Yathrib (Médine). Il décide, alors, peut-être pour des raisons religieuses (24), de laisser le pouvoir aux mains de son fils Balthazar et de demeurer dans l'oasis arabe de Teima. Il y restera dix ans. Nous en connaissons malheureusement relativement peu sur ce séjour, aucune fouille n'ayant pu avoir lieu sur ce site jusqu'à présent. Les ruines de son palais sont cependant toujours visibles. L'éloignement de Nabonide donnera aux Babyloniens la possibilité de contrôler la partie centrale de la route de l'encens.

En 539, Nabonide quitte l'Arabie pour inaugurer le grand temple de Sin à Harran, puis retourne à Babylone à la veille de l'action de Cyrus contre la capitale. Pour affermir son pouvoir spirituel, il fait transporter à Babylone toutes les images des dieux de la Mésopotamie du Sud. Les populations sont démoralisées. Nabonide ne semble pas avoir compris le danger qui menace l'empire, peut-être par excès de religion. S'est-il convaincu que le destin dépend de toutes manières des seules volontés Sin ? S'en remet-il à la grâce de son dieu pour décider de l'issue du conflit ? Toute son action paraît en décalage complet avec la situation.

Cyrus II prend Babylone sans combats un jour de fête le 23 octobre 539 av. J.-C. Il tue le gouverneur Balthazar, emprisonne Nabonide (ou le nomme gouverneur de Carmanie, en Iran, à ce sujet les archives sont contradictoires, et s'érige en libérateur, se faisant reconnaître comme roi par la volonté du dieu Marduk.

Désormais, la Mésopotamie ne comptera plus que comme simple province au sein des grands empires qui se succèderont au Proche-Orient… Quant aux Arabes, faisant alliance avec les uns ou les autres au gré des opportunités et des jugements prévisionnels, ils agrandiront leur influence, construiront et animeront de magnifiques cités caravanières, dont la plus éblouissante fut certainement, dans ce qui est la Jordanie actuelle, Petra, Reqem en langue sémite, « la Bariolée ».

Notes

(1) L'histoire de l'Assyrie commence vers 2100 av. J.-C., dans le nord de l'Irak. Les historiens divisent la domination assyrienne en trois périodes : paléo-assyrienne, médio-assyrienne et néo-assyrienne.
(2) Il s'agit d'une confédération de plusieurs tribus arabes.
(3) Les Araméens sont une population venant du nord du désert arabique qui s'est sédentarisée, par vagues et de manière pacifique, le long du Moyen-Euphrate. De langue sémitique, ils apparaissent dans l'histoire vers 1200 av. J.-C. Leurs dieux sont tous d'origine sémite. La langue araméenne exprime des phonèmes sémitiques par l'alphabet phénicien. Cette langue devient au VIIIe siècle av. J.-C. la langue diplomatique et officielle de la cour des rois d'Assyrie et de Perse, et plus tard la langue des royaumes de Palmyre et de Nabatène.
(4) J. ALI, Le détaillé de l'histoire des arabes avant l'islam, vol. 1, 2e éd., Beyrouth, 1976, p. 574-575 (en arabe).
(5) Les archéologues ont éprouvé certaines difficultés à traduire l'écriture assyrienne parce que celle-ci manque de vocalisations ou de voyelles.
(6) Voir à ce sujet J. ALI, op.cit.
(7) Mentionné par I. GAJDA, Les peuples du désert, dans Les Peuples de la Bible, Les Cahiers de Science et Vie, n° 89, octobre 2005, p. 71.
(8) A. CAUBET et P. POYSSEGUR, L'Orient ancien, éd. Terrail, Paris, 1997, p. 126.
(9) Duma est identifiée comme la forteresse ou la citadelle des Arabes. Elle était d'une grande importance stratégique car située à la jonction des routes entre la Syrie, la Babylonie, le Nadjd et le Hedjaz.
(10) Voir D. CHARPIN, Les Arabes et la Mésopotamie à l'époque antique, 2002, publié sur le site internet www.clio.fr, et J. ALI, op.cit.
(11) « La Babylonie, qui constitue la partie méridionale de la Mésopotamie antique, avait été rattachée en 745 à l'Empire assyrien en tant que royaume sous tutelle, gouverné parfois par des vice-rois locaux, parfois par des membres de la famille royale assyrienne, parfois enfin, directement par les rois d'Assyrie. Une résistance plus ou moins vive selon les moments, menée surtout par les populations chaldéennes du sud du pays et soutenue par le royaume voisin d'Élam en Iran, avait conduit à la destruction de la ville de Babylone par l'Assyrien Sennachérib en 689. » Fr. JOANNES, Quand Babylone dominait l'Orient, 2001, publié sur le site internet www.clio.fr.
(12) G. CONTENAU, La vie quotidienne à Babylone, Hachette, Paris, 1950, p. 15.
(13) Voir également I. GAJDA, op. cit., p. 69.
(14) A ce sujet, lire l'étude récente de C. MICHEL, Calculer chez les marchands assyriens au début du 2ème millénaire av. J.-C., 2006, publié sur le site internet www.dma.ens.fr.
(15) D. CHARPIN, op. cit.
(16) I. GERLACH, Un relief en bronze sabéen d'inscription proche orientale, dans Chroniques Yéménites, n° 11, 2003, note 12, consultable sur le site internet www.cy.revues.org.
(17) Ph. PARIAT, Les échanges en océan Indien à la période antique, dans Bulletin de l'Association des Professeurs d'Histoire et Géographie de La Réunion, n° 12, 2004, disponible sur le site internet aphgreunion.free.fr.
(18) Voir à ce sujet Chroniques mésopotamiennes, présentées et traduites par J.-J. GLASSNER, éd. Les Belles Lettres, Paris, 1993, chapitre « L'invasion de l'Egypte », p. 184 et suivantes.
(19) Nebayot est probablement le nom donné par les Hébreux à une tribu araméenne et plus tard utilisé pour les tribus arabes nomades qui payent tribut à Assourbanipal.
(20) D. CHARPIN, op. cit.
(21) Pour plus de détail à ce sujet, voir l'oeuvre de J. ALI, op. cit., p. 601-603.
(22) D. CHARPIN, op. cit.
(23) L'importance du dieu-lune en Mésopotamie s'explique par l'influence des populations nomades, notamment de langues sémitiques.
(24) Nous émettons l'hypothèse que la découverte de cette région mystique, le Hedjaz, à la fois montagnarde et désertique, a touché profondément sa pensée religieuse et que, par suite, il décida d'y rester.

Institut Européen de la Culture Arabe 2007